Simona Mattia Consultante et formatrice - Diversité, inclusion, coopérations locales et internationales

Tél. : +33 (0)6 30 96 36 40

E-Mail : s.mattia@kaleido-scop.eu

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Je suis issue d’une double formation, en médiation interculturelle et coopération internationale (Université de Milan) et en sociologie politique (Université Lyon 2 / ENS de Lyon).

Mon parcours comprend une expérience de plusieurs années dans le montage et la gestion de projets de terrain, de formation et de recherche-action, au sein de collectivités territoriales et d’associations. dans les domaines suivants :

• Migrations, accueil et inclusion des personnes migrantes

• Prise en compte de la diversité culturelle dans les services publics

• Lutte contre les discriminations et promotion de l’égalité

• Démocratie participative

• Développement social local

• Solidarité internationale

• Politiques culturelles territoriales et droits culturels

En tant que consultante et formatrice, j’accompagne aujourd’hui les pratiques et les projets de collectifs de travail et d’organisations dans ces domaines. Je mets au service des missions qui me sont confiées un apport analytique nourri d’une part par la maîtrise des méthodes d’enquête des sciences sociales, d’autre part par de solides connaissances sur ces thématiques d’intervention et sur les contextes professionnels et organisationnels associés à celles-ci.

Je mobilise des méthodes pédagogiques et de travail collaboratives, en tant que supports pour le renforcement des capacités des parties prenantes et leur implication active tout au long des processus engagés. Je m’attache particulièrement à adapter les méthodes proposées aux spécificités des contextes d’intervention et à contribuer à la construction de dynamiques multi-acteurs et multidisciplinaires.

Maîtrisant le français, l’anglais et l’italien, j’interviens en France, en Europe et dans des projets Nord-Sud.


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Quelques précisions sur la notion d’inclusion

Posté par Simona MATTIA • 28 mai

La notion d’inclusion est au cœur de ma réflexion depuis plusieurs années. Il s’agit pourtant d’un mot polysémique, d’un concept flou, comme peut l’être celui de diversité. Les personnes avec qui je travaille pour des formations ou des projets m’en font parfois la remarque. La veille d’une nouvelle session de formation sur l’approche interculturelle et inclusive à Niort, avec des agents des Missions Locales de Nouvelle Aquitaine, j’ai eu envie de proposer quelques précisions sur ce que j’entends lorsque je parle de services (publics) inclusifs.

En préparant cette formation, j’ai repensé à un texte que j’ai lu il y a deux ans sur Medium, rédigé par une auteure qui publie anonymement sous le pseudo Your fat friend. Ce texte m’avait beaucoup marquée.

Your Fat Friend décrit une expérience du quotidien qui est pour elle particulièrement violente et angoissante : celle de prendre l’avion. Femme heureuse et brillante, en surpoids, elle raconte comment ce qui est banal pour beaucoup d’entre nous peut devenir un véritable calvaire lorsque l’on ne correspond pas aux normes de l’usager « standard » d’un service. Cela commence avant même d’acheter un billet d’avion :

Je recherche les conditions, parce que chaque compagnie aérienne en a une pour les « passagers à forte corpulence ». Toutes comprennent la possibilité que je sois facturée en double, ou que je sois privée de ma place dans l’avion le jour du vol, me laissant le soin d’expliquer à mon patron, compagnon, ami, famille, pourquoi ils ne me verront pas cette semaine. […] JetBlue n’a pas de conditions spécifiques – ce qui est encore plus risqué. Je me souviens de mon dernier vol avec JetBlue, quand un passager s’est bruyamment plaint de ne pas pouvoir voyager dans ces conditions lorsque je me suis assise à côté de lui. Une hôtesse a échangé sa place avec celle d’un autre passager. Elle n’a pas voulu croiser mon regard pendant tout le vol. Tout comme les autres passagers de ma rangée. J’étais si grosse, et si invisible.

Une fois le billet acheté, le stress ne diminue pas : l’auteure raconte les stratégies qu’elle essaie de mettre en place pour diminuer au maximum le risque d’humiliation le jour du vol : risque d’être escortée en dehors de l’avion car le siège semblerait trop petit pour elle, risque de subir les remarques d’autres voyageurs, d’être moquée. Elle s’entraîne à « se faire petite » : maintenir ses coudes avec ses mains, croiser ses chevilles, pour que son gros corps prenne le moins de place possible. Et aussi à ne pas attirer l’attention : baisser la tête pour éviter les regards des autres voyageurs, sembler calme, même lorsque c’est la tempête à l’intérieur. Elle perd le sommeil en attendant son vol, en arrive à espérer qu’un événement imprévu tel qu’une tempête de neige l’empêche de voyager.

L’expérience des humiliations passées la pousse à tout mettre en œuvre pour les anticiper, comme au moment de l’embarquement :

Je me mets à faire la queue la première, non pas parce que je suis impatiente, mais parce que j’ai choisi une place fenêtre et je veux être installée avant les autres dans ma rangée. Si je passe devant eux, j’entendrai le familier, insistant et dédaigneux soupir. Le raclement de gorge, le grognement. Ce sont les sons de mon corps vu en public.

Il est très important de comprendre ces stratégies d’évitement des humiliations, même lorsque l’on a la chance de ne pas en avoir subies. Et d’autant plus lorsque l’on est chargé.e d’assurer un service aux usagers. Avec les agents des Missions Locales, nous parlons par exemple de ces stratégies chez les jeunes. J’essaie notamment de déconstruire l’idée de « victimisation », trop souvent employée en référence à l’attitude des jeunes vis-à-vis de la recherche d’emploi. L’expérience de l’humiliation, qu’elle soit due à la discrimination ou à une exclusion « légale », et surtout si elle est répétée, détruit petit à petit la confiance en soi, et en les autres. Car comme le savent bien les psychologues, notre identité se construit en grande partie à travers les interactions avec les autres. Si les interactions dans un contexte donné sont sources de douleur psychique, cela entraîne des mécanismes d’anticipation y compris irrationnels, comme la paranoïa : c’est le cas chez l’auteure de l’article qui pense, lorsqu’elle voit des passagers sortir leurs portables, aux innombrables vidéos filmées en cachette et postées sur internet qui se moquent des « gros dégoûtants » dans les avions.

Ces blessures créent des blocages à l’action. Même une femme cultivée, avec une belle carrière professionnelle et consciente de ses droits, peut ressentir de la honte envers elle-même et désirer être invisible. Ce sont ces mêmes processus qui peuvent pousser les jeunes à renoncer à leurs rêves, à se penser pas à la hauteur, à s’enfermer dans une attitude défensive. Décrire cela comme de la victimisation reviendrait à leur faire porter la responsabilité de l’exclusion subie.

Revenons à l’article : je disais que ce texte m’a marquée, et qu’il me semble proposer des éléments-clés de la notion d’inclusion. Il y a notamment ce passage très intéressant :

Je comprends pourquoi tous mes compagnons de voyage sont à bout. Parce que tout le monde est mal à l’aise dans les avions. Ils sont conçus pour s’adapter au plus grand nombre possible de personnes - ce qui n’aboutit pas à des sièges confortables pour quiconque. Voler est coûteux, inconfortable, stressant. Les bagages sont trop lourds ; les vols sont annulés ; les relations humaines deviennent tendues. Personne, semblerait-il ne passe un bon moment. Et au sommet de tout ce stress, une fois montés à bord de l’avion, la personne que les autres passagers voient, c’est moi. Au lieu d’être une compatriote, coincée dans la même situation frustrante et inconfortable, je deviens un bouc émissaire pour toute cette frustration. Je deviens l’autre.

En effet, ici l’auteure reconnaît qu’on ne peut pas expliquer ces mécanismes d’exclusion en restant au niveau interindividuel. Certes, les attitudes de chacun.e sont essentielles et la responsabilité de la personne qui blesse est indéniable. Mais pour comprendre les mécanismes d’exclusion et donc penser l’inclusion, il est impératif de ne pas s’arrêter à ce niveau. La manière dont est conçu un service, une organisation, conditionne l’expérience que chacun.e peut y vivre, la place qu’on peut y trouver ou pas, et les relations humaines à son intérieur.

Si on pense à l’avion, mais aussi à d’autres moyens de transport en commun, on voit bien qu’ils ne sont pas conçus pour des personnes en fort surpoids. Il s’agit d’une exclusion de fait, qui n’est pas motivée à la base par une volonté de nuire à ces personnes, mais est liée à une conception du service qui répond à des logiques de rentabilité et se fonde sur un usager-standard qui, à bien y regarder, n’existe pas. Il serait possible de faire de dizaines d’autres exemples de services qui, à l’usage, se révèlent excluants pour tel ou tel groupe de personnes.

Un service inclusif est donc, dans ce sens, un service qui est conçu en prenant en compte au maximum la diversité des usagers potentiels pour que chacun.e puisse y trouver sa place, que ce soit au niveau des espaces, des rythmes, des rituels, des conditions de travail des agents et de leurs pratiques professionnelles, … Cheminer dans cette direction ne répond pas uniquement aux enjeux d’une plus grande égalité entre les usagers et du bien-être des personnes exposées à l’exclusion. Cela concerne plus largement ce qu’on appelle, par une autre notion floue, le vivre ensemble.

Maintenant, on pourra facilement me répondre que tout ceci est bien ambitieux, et fort idéaliste. Certes, reconfigurer les services aux usagers est un processus long et coûteux, et les opportunités pour mener ce type d’expérimentations bien limitées. Cependant, je pense que l’inclusion est d’abord un processus intellectuel à la portée de chacun.e : lorsqu’on utilise un service (d’autant plus s’il s’agit d’un service public) on peut se demander si celui-ci est pensé pour prendre en compte les besoins de la personne qui prend beaucoup trop de temps devant nous, ou trop d’espace, ou qui ne comprend pas, oui qu’on ne voit jamais. Ce qui équivaut à "changer de lunettes", à interpréter différemment la situation qui se présente à nous pour sortir de la représentation de l’usager inadapté.

Dans les pratiques d’accompagnement de la reconfiguration des services publics, cette approche se traduit pour moi dans la nécessité d’intervenir sur deux dimensions complémentaires : d’une part, du côté des personnes en situation d’exclusion, pour renforcer leurs capacités et leur estime de soi, et la connaissance de leurs droits ; d’autre part, du côté des professionnels et des décideurs, pour questionner les pratiques et la conception même du service, et activer ensuite les leviers à disposition pour avancer vers le but de l’inclusion, d’une accessibilité réelle à toute personne et de la concrétisation du principe d’égalité.

Source de l’article sur Medium : https://medium.com/@thefatshadow/wh... Le texte original est en anglais. J’ai traduit librement en français les extraits proposés dans ce post.

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